eve ackroyd, la nouvelle ingres

Née à Londres et basée à New-York, l’artiste Eve Ackroyd déconstruit, à travers sa peinture, le corps féminin pour en redéfinir les formes et les contours. 

Ses peintures sont immobiles, marquées par la nudité et la pureté. « Des instants capturés et augmentés », évoquant la chaleur et la sueur de la réalité physique féminine. Profondément personnelles et introspectives, ses peintures transpirent d’humanité en même temps qu’elles provoquent  une troublante sensation de malaise pour le spectateur qui s’y aventure.

Ses travaux sont contradictoires – des corps primitifs, sculpturaux, oniriques façonnés par la main d’une artiste qui n’hésite pas à laisser apparaître ses coups de pinceaux. Ces corps ne sont pas ancrés, parfois sans tête, parfois sans membres, ils flottent devant des fonds de couleurs délavées dans des conditions qui ne les mettent pas en lumière. Comme Ackroyd l’explique, « Je ne crée pas de scénarios car cela ne m’intéresse pas. J’aime quand les gens tentent de rapiécer les têtes et les corps, quand mes peintures leur évoquent les flux migratoires ou la question du genre, mais je ne veux pas imposer quoi que ce soit. Je veux que mon travail me surprenne. » 

Son travail est une sorte de voyage sensoriel : sa main crée de simples lignes, les lignes prennent la forme de corps de femmes et ces corps évoquent le langage du toucher, de la chaleur de la force. Ses corps sont particulièrement intimes, ils rappellent la chaleur et l’odeur puissantes, la féminité invincible. Les poitrines semblent mouvantes, les genoux sont accentués, les bras se croisent de manière protectrice; les spectateurs se sentent enveloppés et entourés. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle voudrait que les gens retiennent de son travail, Eve Ackroyd répond : « Je veux qu’ils ressentent le plaisir, le plaisir que je ressens quand je peins. Je veux qu’ils m’imaginent au travail, submergée de couleurs. Je veux que les gens prennent un moment pour réfléchir et ressentir mes peintures avec tout leur corps. »

Le travail d’Ackroyd commence par des dessins. « Je dessine effectivement beaucoup. Tout ce que l’on trouve dans mes tableaux, la puissance, les lignes intuitives et la couleur provient du dessin – c’est la base de mon travail. Je le vois se faire devant moi et cette vision annihile ma peur de la toile blanche. Lorsque je regarde mes croquis, j’ai l’impression que ceux-ci pénètrent mon inconscient : ils semblent si près de l’image que j’ai en tête. » Ses œuvres précédentes avaient part liée au collage, une technique que l’artiste utilisait pour peindre. Aujourd’hui, Eve s’inspire directement de ses dessins qui rendent la peinture plus vivante, plus intime : « Maintenant je dessine sans même réfléchir. Et c’est ma marque de fabrique. »

En dix ans, depuis l’obtention de son diplôme au « Chelsea College of Art and Design » à Londres, ses thèmes se sont affirmés et sont devenus une sorte de signature. Beaucoup de ses œuvres montrent des mains – gigantesques et menaçantes. « Les mains sont tellement significatives, elles peuvent vouloir dire tellement de choses. Elles sont apparues dans mon travail l’année de l’obtention de mon diplôme. J’avais passé une année d’échange universitaire à Berlin et j’étais très influencée par l’expressionisme allemand : tous ces corps, les moments de passion ritualistes qui n’en montrent pas trop, et les mains qui commençaient alors à se faire une place dans l’art. » Le réalisateur Luis Bunuel était une autre inspiration pour Ackroyd. « J’adorais ses films, étranges, drôles et terribles à la fois, son regard masculin annihilant tout désir féminin… Les mains ont pris un autre sens, allégorique, dans mon travail. Je les intègre à mes toiles depuis.

Malgré la profusion des éléments qui peuplent les toiles d’Ackroyd, quelques thèmes récurrents demeurent : le désir, la sexualité ou plus précisément, le mythe qui entoure la sexualité féminine. « J’essaie de rendre visible l’invisible, la joie et l’anxiété en sont les éléments primordiaux. Je veux peindre comme une mère et une femme. Mon art est intimement lié à ces deux conditions. Les mains me permettent d’amener des éléments extérieurs à ce travail introspectif. C’est une façon de secouer le spectateur. » Depuis qu’elle a eu ses deux enfants, les mains métaphorisent ce changement d’état de femme à mère. « Votre corps ne vous appartient plus vraiment après avoir eu des enfants, c’est assez merveilleux car il a soudainement une nouvelle fonction. J’essaie de retranscrire l’absurdité que je vis à me retrouver assise dans un atelier, plier une toile en quelques heures avant d’aller chercher les enfants à l’école. »

Cette tension entre l’artiste et la mère représente un défi perpétuel pour Eve. « J’aime beaucoup lire et parler avec des femmes artistes. Il y a souvent un moment où elles ont des enfants, mais les biographies ne commencent jamais avant qu’elles soient exposées par une prestigieuse galerie et qu’elles n’aient été soutenues par des hommes galeristes. » Ackroyd fait référence à Louise Bourgeois, dont le travail a été exposé en 1960 au Whitney Museum de New York. « Mais les vingt années qui ont précédé cet événement, elle vivait dans la même ville avec des enfants à élever. Comment s’est-elle sentie ? Comment a-t-elle gardé sa confiance artistique ? À qui parlait-elle de son travail, et lorsque le succès est arrivé comment s’est-elle sentie à ce moment-là ?  Est-ce que sa maternité l’a éclairée ? »

En plus de la maternité, le déménagement d’Eve à New York l’a aussi influencé dans sa peinture. « Travailler de chez moi m’a permis d’explorer des choses que je n’aurais pas explorées autrement. Ça force à faire les choses différemment. » La conséquence principale a été la diminution de la taille de ses tableaux, devenus plus intimistes. « Ça faisait un an que je voulais faire une œuvre de grande taille mais je me suis rendu compte que les petites avaient tout autant de sens. Je les préfère pour plusieurs raisons : elles ne sont pas lourdes, elles prennent moins de place et elles sont tout aussi puissantes que les œuvres de plus grande taille. »

Son récent projet pour « Planned Parenthood », est l’exemple parfait des effets positifs de cette limitation ainsi qu’une réponse aux tensions politiques actuelles. « J’ai fait une série de 8 petits tableaux inspirés des déesses précolombiennes et babyloniennes. Pour cela, j’ai essayé d’imaginer ce qu’aurait été la naissance de l’humanité si elle n’avait été composée que de femmes. J’ai mis ces tableaux en vente la semaine suivant les élections et j’ai fait don de la moitié des bénéfices à « Planned Parenthood ». Ackroyd travaille déjà sur une nouvelle série de 8 tableaux, censée sortir pour la nouvelle année, et s’apprête à présenter son exposition dans la nouvelle galerie « Hilde » à Los Angeles. « Les travaux seront basés sur un poème de Rilke 'Appollo’s Archaic Torso'. Je pense réaliser des sculptures d’hommes décapités pour aller avec mes peintures. »

Outre la pratique de la peinture, son prochain projet pourrait approcher le corps à travers la sculpture. « J’ai pensé à la céramique, et je m’intéresse beaucoup aux sculptures et aux dessins faits à partir de cette pratique. Depuis mon emménagement à New York, lorsque j’ai eu ma fille cadette, je suis souvent allée au Metropolitan Museum of Art pour dessiner alors qu’elle était dans sa poussette. Encore récemment pour ma série de déesses, j’ai dessiné à partir d’images et de sculptures. Le corps, les sensations qui le traversent, son histoire ou la transmission physique de la main à la toile, tout se trouve dans son travail. « Lorsque je peins des femmes, c’est très direct, je ne peux pas m’en distancer. Je ressens le corps en le peignant, je sens la poitrine, les mains, les hanches. Je le ressens physiquement. Je me suis éloignée de ce type de peinture pendant un certain temps parce qu’il fallait que je sache réellement ce que je voulais transmettre au spectateur. Les corps sont certes vulnérables mais ils sont aussi très puissants, c’est un sujet que je ne veux pas prendre à la légère. »

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