comment une nouvelle génération d'artistes a fait de l'odeur sa matière ?

À l’instar de la peinture à l'huile ou l’argile, l'odeur est devenue un médium de prédilection pour une génération d'artistes qui n'hésite pas à collaborer avec les professionnels de l'industrie du parfum et les scientifiques. 

L’odeur de l’oubli. Les sécrétions corporelles d’un avatar transgenre. Quelque chose dans l’air qui provoque en nous un désir sexuel incontrôlable ou de violents maux de tête. Aucune de ces fragrances ne trônera sur l’étagère des best-sellers de votre parfumerie de quartier. Pour autant, toutes ont réellement été développées, chacune dévoilant à sa manière les contours d’un champ de création contemporaine innovant et inédit : l’olfaction.

Comme n’importe quelle expérience, l’art a une odeur : celle, vertigineuse et étourdissante de la térébenthine, suspendue dans l’air de l’atelier pour certains. Pour d’autres, celle des dizaines de cigarettes fumées dans l’arrière cour et du vin renversé lors d’un vernissage. Les artistes ont d’eux-mêmes intégré l’odeur à leurs œuvres, pour mieux s’extraire du champ purement visuel de l’art et promettre à leurs spectateurs l’expérience de « l’art total ». En 1921 déjà, Marcel Duchamp en bon polymathe, fut l’un des premiers à considérer comme une œuvre d’art le flacon d’une bouteille de parfum. L’artiste s’était alors associé à Man Ray pour créer un ready-made qu’on leur connaît moins, « Belle Haleine ». Quelques décennies plus tard, en 1995, l’artiste tchèque Jana Sterbak (oui, celle à qui l’on doit d’avoir imaginé une robe en viande avant que Lady Gaga ne la porte) exposait un flacon de verre contenant de la sueur humaine. Dans une autre perspective, l’artiste français Michel Blazy (qui n’a jamais caché son amour pour les matériaux organiques) décidait qu’en 2012, son exposition personnelle au Plateau de Paris prendrait la forme d’un restaurant géant, laissé en l’état jusqu’aux derniers jours de l’exposition.

Ces trois exemples piochés ici et là illustrent parfaitement les liens qu’ont noué l’art et l’odeur à travers l’histoire de l’art récente. Plus encore, ils introduisent un parfum déjà existant dans l’espace d’exposition – qu’ils révèlent leur penchant pour les produits de masse (Duchamp), l’odeur physique que s'attache à masquer notre société (Jane Sternbak) ou le retour à l’organique comme la manifestation d’une opposition aux productions super-dispendieuses et fabriquées dont le monde de l’art raffolait dans les nineties (Michel Blazy). Or, il existe encore une autre manière pour les artistes de s’enticher de l’olfaction – et l’art contemporain a récemment consacré à cette thématique de nouvelles approches. En écho à la relation d’amour qui lie depuis peu l’art à la science et la technologie, de nombreux millenials ont commencé à synthétiser les odeurs en collaborant avec l’industrie du parfum ou directement avec les parfumeurs.

Le parfum est devenu une matière qui, à l’instar de la peinture à l'huile ou l’argile, peut s’adapter, se façonner et s’ajuster à une idée, un concept. « Chacun de mes projets est déterminé par une approche olfactive. Le parfum est une sorte de base pour moi, une direction intime et abstraite avec laquelle je peux imaginer, articuler et structurer mes formes et mes sculptures » explique Clémence de La Tour du Pin. Née en 1986, la jeune artiste française basée à Berlin a structuré son travail autour de l’odeur. Fascinée par l’invisible, les molécules éphémères et synthétiques qu’elle considère comme « une nouvelle forme d’abstraction », elle travaille main dans la main avec les professionnels de l’industrie du parfum pour développer des fragrances inspirées d’un personnage qu’elle présente sous formes d’objets qui constituent un décor et matérialisent son scénario initial. J’ai découvert cette artiste en 2015 au Musée d’Art Moderne de Paris avec « Agatha 1.2.0.3 », sans doute l’une de ses œuvres les plus subtiles rangées sous le titre évocateur et corporate des « Co-Workers », le réseau d’œuvres artistiques s’axant autour de la pratique post-internet, développé et curaté par DIS Magazine. Par le biais d’une serviette préalablement aspergée d’une odeur inédite et singulière, Clémence de La Tour du Pin raconte l’histoire d’un avatar transgenre ; un projet qu’elle a réalisé en collaboration avec un directeur marketing et un créateur international de fragrances. « Ces odeurs provoquent une sensation d’ambiguïté, de toxicité – à la fois agréable et désagréable, masculine et féminine – et sont diversement composées d’ingrédients tels que l’air industriel ou les vapeurs que recrachent les objets de masse dont les composants sont ‘artificiels’ comme le caoutchouc, l’assouplissant, les boissons énergétiques ou les odeurs métalliques, entre autres » déclare-t-elle avant d’ajouter qu'un autre de ses projets, réalisé en collaboration avec Antoine Renard, a tourné autour de Luka Magnotta, un certain cannibale canadien.

Pour Anicka Yi, 45 ans, le parfum est aussi une manière de recréer des alchimies techno-sensuelles. A l’instar de Clémence de la Tour du Pin, l’artiste coréano-américaine s’empare des propriétés physiologiques, instinctives et quasi-animales de l’odeur dans le but de matérialiser notre condition numérique. Anicka Yi, dont le travail sera à l’honneur ce printemps au Guggenheim de New York (après avoir remporté le prestigieux prix Hugo Boss 2016) s’attache à développer des fragrances inédites et radicales, quelque part entre la biologie moléculaire, l’impression 3D et l’olfaction. L’une de ses pièces les plus reconnues, présentée à l’occasion de son exposition intitulée « 7,070,430K of Digital Spit » au Kunsthalle Basel en Suisse il y a deux ans, avait à voir avec le parfum de l’oubli. Issue d’une collaboration avec Barnabé Fillion, nez français, la pièce matérialisait l’odeur, recrée synthétiquement, de la maladie d’Alzheimer. Dérangeante et stimulante, elle révélait au grand jour la cause principale de l’intérêt naissant des digital natives pour le médium olfactif. Pour tous ceux qui ont grandi avec le spectre de la réalité augmentée et la possibilité que le monde virtuel et réel se rejoignent et se confondent, une chose est sûre : sans odeur, rien n’est vrai. 

Notre histoire biologique, celle à qui l’odeur sied particulièrement, détermine et définit notre perception immédiate du monde. C’est en tout cas ce dont on peut se convaincre en passant les portes de la Fondation Prada à Milan. Jusqu’au 14 mai 2017, ses visiteurs sont invités à humer l’âcreté d’un parfum qui ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude de sentir. Or notre corps assimile cette odeur et y réagit, presque instantanément. Explication avec Pamela Rosenkranz, l’artiste suisse de 37 ans à l’origine de ce projet : « C’est l’odeur des phéromones du chat, une molécule puissante qui provoque une attraction ou une répulsion biologique très fortes. Ces phéromones déclenchent un désir sexuel chez la souris, dès lors attirée par le chat. Ce phénomène la rend d’autant plus vulnérable. 30 à 70% des humains sont porteurs de toxoplasmose, un parasite neuro-actif qui affecte initialement les chats. Si la plupart des gens n’en ressentent pas les symptômes, l’attraction à l’odeur, elle, est bien vivace. L’industrie du parfum s’est donc entichée de cette molécule qu’on retrouve dans certains parfums comme Chanel N°5. Si votre mère portait ce parfum, vous seriez attiré malgré vous par lui. » Avec cette installation ultra-minimale, par laquelle les phéromones sont diffusées via un immense tas de sable à l’intérieur de l’architecture industrielle d’une ancienne distillerie éclairée à la lumière verte, l’ambition de l’artiste se dévoile : montrer à quel point les processus biologiques et physiques affectent nos expériences, qu’elles soient d’ordre esthétique ou artistique.

Délicatement ambiguë, volatile et abstraite, moteur à réactions instinctives voire animales, l’odeur est probablement l’un des médiums les plus stimulants pour les artistes contemporains désireux d’imaginer ce que le futur ou le présent alternatif, ne seraient pas. A l’instar de la « Nouvelle Chair » de David Cronenberg, l’odeur est le point de jonction où l’art et les instances numériques et industrielles se reconnectent pour renouer avec les instincts primaires et sexuels qui nous déterminent. Un territoire que Clémence de La Tour du Pin situe « quelque part entre l’addiction et l’aliénation ». 

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