5 femmes artistes écrivent l'odeur

The Fifth Sense a demandé à cinq femmes créatives – musiciennes, scénaristes, réalisatrices ou écrivains – de nous raconter ce qui les pousse à transposer leurs émotions olfactives en mots. 

Les odeurs sont évocatrices. Elles ont le pouvoir de nous transformer, nous émouvoir, nous ramener à d'autres instants de nos existences. Elles nous rendent mélancoliques, joyeux, nostalgiques. Elles nous entourent et sont partout dans l'air. Pourtant, rien n'est plus difficile que de les décrire. The Fifth Sense a demandé à cinq femmes créatives – musiciennes, scénaristes, réalisatrices ou écrivains – de nous raconter ce qui les pousse à transposer leurs émotions olfactives en mots. 

Cosima, chanteuse/compositrice. Sa première mixtape, South Of Heaven, est sortie l’année dernière.

« Les odeurs ont une emprise émotionnelle sur moi. Dans le bon comme le mauvais sens du terme. Si j’ai porté un parfum ou senti une odeur pendant une période de ma vie où je n’allais pas bien, je suis immédiatement et profondément touchée lorsque je le re-sens. L’odorat me ramène, plus que n’importe quel autre sens, à des périodes très précises de ma vie. Une amie à moi a déménagé à Los Angeles l’année dernière et ma sœur est venue me rendre visite à la maison après son départ. Elle portait le même shampooing que mon amie. Très vite, j’ai été transportée dans un autre temps, à l’époque où mon amie était près de moi. Instantanément, j’ai ressenti la tristesse de ne plus être à ses côtés. Mais du même coup, je me suis sentie apaisée. Les odeurs provoquent toujours ces sensations contradictoires et très fortes. Quand je compose de la musique, les odeurs me ramènent à des souvenirs dont je m’imprègne pour écrire mes chansons. L’odeur, comme la musique, aide à conjurer une certaine émotion en se la remémorant vivement et pleinement. C’est un processus inévitable qu’on ne contrôle absolument pas. En se replongeant dans cet instant précis, on en saisit la complexité et l’idée est de parvenir à le retranscrire en 3 minutes et demie. Le temps d’une chanson. Si on arrive à décrire, non seulement le physique d’un personnage d’une chanson mais aussi et surtout, son odeur, le public peut s’y identifier plus aisément. Dans ma chanson, « Girls Who Get Ready », je chante : “I don't have that cherry smell”(Je ne sens pas la cerise, ndlt) et c’est une remarque que j’ai piochée dans mes souvenirs de l’école élémentaire. Dans la cour, il y avait deux camps de filles bien distincts : le premier réunissait les filles qui sentaient la cerise – elles portaient toutes le même déodorant. Je n’ai jamais été l’une de ces filles, je n’ai jamais senti la cerise mais je me souviens m’être dit : « Un jour, moi aussi je sentirai la cerise ». Ce n’est jamais arrivé. »

"Si j’ai porté un parfum ou senti une odeur pendant une période de ma vie où je n’allais pas bien, je suis immédiatement et profondément touchée lorsque je le re-sens."

Molly Davies, metteuse en scène/auteure. Ses deux pièces consécutives – A Miracle en 2009 et God Bless The Child en 2014 – ont toutes les deux été représentées à la Royal Court. Aujourd’hui, la metteuse en scène adapte le roman de Deborah Kay Davis, True Things About Me, pour la compagnie de Jude Law, Riff Raff Films.

"J’ai un odorat très développé – je dirais même que c’est le seul sens que je mets vraiment à profit ! Plus que tout, j’aime l’odeur des feux de camp. L’automne est ma saison préférée car elle me ramène instantanément à une soirée qu’on avait faite enfants, en voyage à Norwich. J’aime que l’odeur s’infiltre dans mes cheveux, parcourt mes vêtements : surtout celle du feu. Comme ça, je peux la garder sur moi et la ramener à la maison.  Comme la musique, les odeurs ont le pouvoir de nous faire voyager dans le temps. Quand je flaire le parfum de ma mère, je la revois, plus jeune, se préparer à sortir. Pendant six mois, j’ai vécu dans un appartement juste au-dessus d’un pressing et les vapeurs remontaient jusqu’à ma chambre jour et nuit. Impossible d’y échapper. En y repensant, je me dis que c’était sans doute complètement illégal. Depuis, chaque fois que je passe devant un pressing, je me retrouve transportée à cette époque de ma vie. Dans mon travail, c’est très différent. Pour pouvoir écrire, je dois m’extraire des endroits où les odeurs sont trop fortes. Sinon, elles me dérangent et ont tendance à m’oppresser. Mais l’odeur peut aussi être utile pour mon travail. Par exemple, quand j’ai écrit ma pièce sur les petites filles qui fument (notez que je ne fume plus aujourd’hui), je me suis aperçue que travailler en terrasse des cafés, dans les nuages de fumée des autres, m’a permis de mieux saisir la personnalité et les désirs de chacun de mes personnages. Décrire l’odeur d’un personnage aide à en saisir les contours. Surtout ceux qui se parfument pour masquer une autre odeur : c’est particulièrement le cas de ceux ou celles qui mâchent du chewing-gum pour cacher la fumée de cigarette. Le parfum suggère la retenue et la honte. » 

“J'ai un odorat très développé – je dirais même que c’est le seul sens que je mets vraiment à profit ! ”

Katie Khan, auteure. Son roman, Hold Back the Stars, vient de sortir aux éditions Doubleday. 

« Je suis très sensible aux odeurs de nourriture et de mousse à raser. L’odeur du musc blanc me reste en travers de la gorge, tout ce qui m’évoque les agrumes m’apaise instantanément. Je me suis toujours demandé s’il existait une connexion directe entre les odeurs et les souvenirs – un parfum particulier a le pouvoir de nous ramener dans l’espace et le temps d’un souvenir : ce peut être l’odeur de l’herbe coupée, qui me rappelle l’école primaire, la maison de ma grand-mère et l’enfance. L’odorat est un rouage essentiel à la créativité. En tant qu’auteure, mon ambition est de recréer l’atmosphère d’un temps et d’un lieu. Mon roman se déroule dans une version futuriste et utopique de l’Europe où chacun des personnages vit en harmonie en bifurquant d’une communauté à l’autre tous les 3 ans. Comme chaque ville et chaque pays a sa propre atmosphère, j’ai tenté d’insuffler à chacun une odeur, un parfum particulier. Dans la version futuriste de Barcelone, le quartier d’El Born est en ruines et les étendages pour le linge obstruent notre champ de vision. Décrire l’odeur d’un personnage, c’est une manière de définir sa personnalité – je pense qu’on associe immédiatement les effluves salées et acides du corps humain à une hygiène peu recommandable. Le vrai défi quand on est écrivain est de pouvoir inverser ces perceptions pour surprendre le lecteur. Il est fondamental de décrire l’odeur d’un personnage, car à travers elle, l’écrivain dévoile un autre pan de sa vision du monde. » 

“Le vrai défi quand on est écrivain est de pouvoir inverser ces perceptions pour surprendre le lecteur. Il est fondamental de décrire l’odeur d’un personnage, car à travers elle, l’écrivain dévoile un autre pan de sa vision du monde.”

Clare Pollard, poète. Son dernier recueil, Incarnation, sortira le 23 février aux éditions Blood

« Mes adjectifs préférés pour décrire une odeur sont « substantiel », « humide » et « luxueux ». J’écris beaucoup de poésie et à travers mon écriture, j’essaie d’exploiter tous les sens. Parmi eux, l’odorat est celui qui permet de voyager dans le temps et l’espace en quelques secondes. Par exemple, les premières lignes de mon poème sur Varanasi qu’on retrouve dans mon dernier recueil, commencent par l’odeur de l’encens et du beurre clarifié – « that yellow slurry, it’s melt smell. » On dit de moi que je suis une poète de l’autobiographie et ça ne me fait pas rougir ! Je considère que les odeurs relèvent de l’intime, du viscéral. En tant que poète, j’essaie du mieux que je peux de capturer ce qui m’entoure. Il est possible qu’un de mes lecteurs  ne connaisse pas l’odeur du lait maternel, c’est pourquoi je souhaite le décrire avec le plus d’évocations possibles : « a droplet sugars my finger. » Les odeurs ont également le pouvoir de me ramener en arrière. Maintenant que j’ai mes enfants, j’ai retrouvé l’odeur très tenace et évocatrice des jouets en plastique. Elle me ramène à mon enfance, plus précisément à mes 5 ans lorsque je jouais avec mes Keepers, mes poupées She-Ra et surtout, mes petits poneys. Le cidre me ramène à Ritzy, en 1996. J’ai passé mes 20 ans à Brick Lane donc l’odeur de la boulangerie Beigel me transporte automatiquement à cette période de ma vie. » 

“Je considère que les odeurs relèvent de l’intime, du viscéral.”

Anna Maguire, scénariste, réalisatrice et actrice. Son adaptation de Your Mother and I de Dave Eggers a remporté le prix du meilleur court-métrage britannique au London Short Film Festival.

«  Les odeurs me parlent. Je les ai toujours associées à des films, des séquences. Une connexion qui n’est pas évidente au premier abord. Le film a toujours été le médium qui réunit l’écriture, la performance, la photographie, la musique, l’histoire, les couleurs de manière holistique. Regarder un film, c’est comprendre qu’ensemble, ces éléments nous parlent et sont des échos à notre propre existence. C’est un processus qui donne l’impression d’avoir accès aux pensées de l’autre. Pourtant, l’odorat y est invisible. Sentir le parfum de quelqu’un dans la rue suffit à nous transporter autre part, à un moment de notre vie en quelques secondes. On se retrouve devant la personne qu’on était il y a trois, cinq ans le temps d’une fraction de seconde. À cet instant précis, on ne peut pas s’empêcher de vouloir saisir cette atmosphère, l’emprisonner pour qu’elle dure encore. C’est cette connexion entre deux temporalités, entre l’odeur et le souvenir, que j’aime particulièrement. C’est une sensation latente qui est difficilement transposable en mots. Sa force et sa puissance rappellent celles qu’on ressent lorsqu’on se plonge dans un morceau, une chanson. Je pense que nous avons tous une manière différente d’appréhender les odeurs et les reconnecter à notre vécu. Quoi qu’il en soit, elles permettent au lecteur ou à l’auditeur de s’identifier à un lieu, un personnage. Les odeurs me permettent d’acquérir dans l’écriture une faculté à décrire avec précision ce que j’imagine. Alors évidemment, un scénario n’est pas un poème, et parfois, les descriptions deviennent superflues, empiètent sur l’intrigue. Mais quand je lis un scénario, je suis toujours dans la tête d’une actrice. J’aime que l’auteur du script soit précis et que son écriture soit métaphorique. Car elle donne au jeu une richesse et une profondeur que l’acteur puise directement dans l’écriture. »

“Sentir le parfum de quelqu’un dans la rue suffit à nous transporter autre part, à un moment de notre vie en quelques secondes.”

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