interview croisée : es devlin et hannah barry

La scénographe de Kanye West, Beyoncé et du Mirror Maze s'entretient avec la curatrice anglaise la plus subversive du moment – ensemble, elles parlent de l'art immersif, de Yayoi Kusama et de l'importance de raconter des histoires. 

La scénographe Es Devlin passe le plus clair de son temps à découper le réel à grands renforts de miroirs et de tubes de lumières. On retrouve ses créations scéniques un peu partout dans le monde : au J.O de Rio et au concert de Beyoncé, entre autres. Aujourd’hui, elle retrouve Hannah Barry, à qui l’on doit la réhabilitation du parking du quartier de Peckham en galerie d’art , le Bold Tendencies, et le Bussey Building, un squat d’étudiants transformé en galerie/résidence d’artistes/club. C’est en son sein qu’Es Devlin a réalisé son installation monumentale, Mirror Maze. Au fil de la conversation, les artistes de la Renaissance et les philosophes contemporains côtoient le nom de Kanye West. 

HANNAH BARRY: Es est la première scénographe que j’ai rencontrée. En tant que passeuse d’images et d’œuvres d’art, je puise mon inspiration dans les univers de ceux que je rencontre. Au risque de sonner cheezy, rencontrer des gens de tous horizons élargie toujours ton champ de vision et ton travail.

ES DEVLIN: Je suis un peu de la vieille école. Je l’avoue, je viens de me mettre à Instagram. Depuis, je suis les céramistes, les tailleurs de pierre, la NASA… Toutes leurs images défilent dans ma tête quand je me mets au travail.

HB: Tu as beaucoup de projets en cours, en ce moment…

ES: C’est vrai, mais je couche mes enfants tous les soirs et je les emmène à l’école tous les matins. Je ne dors pas beaucoup… J’ai beaucoup d’énergie à revendre et c’est parfois trop pour un seul et même projet ! Je dois beaucoup à mes collaborateurs. Ce sont eux qui m’imposent des limites, la plupart du temps. Ce qui est une bonne chose, je crois !

Eva Wiseman: Comment vous-êtes vous rencontrées, toutes les deux ?

HB: Un ami en commun, Phil Faversham, nous a présentées. Il m’a dit : “Je pense que tu vas adorer Es Devlin.” Et j’ai répondu “C’est trop drôle, je viens justement de lire un article qui parlait d’elle,” un article qu’un ami m’avait par ailleurs recommandé car à l’époque, j’étais obsédée par le set-design. J’adore le travail de Tadeusz Kantor et j’avais très envie de rencontrer des gens gravitant autour du même univers. J’avais toujours rêvé de beaux décors pour un orchestre. J’y pensais plus qu’à l’orchestre lui-même ! Donc quand on s’est finalement rencontrées dans le quartier de Peckham, j’ai su, dès le premier instant, qu’on allait s’entendre. Aujourd’hui, Es est un modèle pour moi. 

ES: Et puis Hannah m’a aidé à trouver cet immense espace pour mon installation. Le truc chouette, dans mon travail, c’est que je passe mon temps à voyager, à découvrir de nouveaux lieux, de nouvelles galeries. J’ai compris que les installations immersives, où le spectateur a tout à jouer, rencontrent un franc succès. À l’image de l’Infinity Mirrored Room de Yayoi Kusama. À Los Angeles, un groupe d’architectes a réalisé un superbe escalator qui traverse un plafond d’argile, tandis que Robert Thierren conçoit des tables et des chaises monumentales pour qu’on s’y sente minuscule une fois devant. Le spectateur devient le personnage d’une histoire, il se photographie dans ce nouvel univers. L’autoportrait, à la manière d’un peintre comme Albrecht Dürer peut se révéler très productif d’un point de vue artistique. J’espère qu’en pénétrant une de mes installations, les spectateurs vivent une expérience, celle de la découverte. Même s’ils ne font que se prendre en photo à l’intérieur.  J’aime l’idée qu’une personne puisse s’établir dans un nouveau lieu, y ressentir des choses qui resteront, même à l’état de fragments, dans sa mémoire. Je trouve ça particulièrement heureux. 

À mes yeux, Peckham est encore un terrain vague où les possibles sont infinis. – ES DEVLIN

HB: Le 21ème siècle est l’époque de l’expérience partagée. Les plus grandes œuvres d’art sont celles qui nous restent en tête, encore et encore. Ça n’a rien à voir avec la fame ni la popularité. Pour toucher les gens, il faut croire à ce qu’on fait. 

ES: Les idées ne naissent pas ex-nihilo. Elles sont le fruit d’une histoire, celle de ceux qui nous ont précédés. Aujourd’hui, ce processus créatif s’est accéléré. Quand on pense qu’à la Renaissance, les images mettaient un temps phénoménal à traverser l’océan – les passeurs d’images mouraient sans parvenir à atteindre leur destination. Aujourd’hui, les images vont à la vitesse de la lumière, interagissent entre elles,  abreuvent la créativité des artistes et influencent notre manière de créer à  plusieurs. Sur Instagram, j’ai réellement l’impression de faire partie d’une communauté.

EVA: Aurais-tu imaginé, il y a 5 ans, réaliser un parfum CHANEL inspiré par le quartier de Peckham ?

ES: Pour être franche, je n’en étais pas persuadée il y a 5 semaines. Lorsque je me suis rendue à Paris pour présenter les croquis de mon escalier en colimaçon au directeur créatif du projet, il m’a dit :

 “Oh c’est vraiment magnifique. Peckham, c’est près de Hampstead, c’est ça ?” Et là j’ai répondu, “Mh.. Non, pas vraiment...”

HB: Il y a une vraie liberté créatrice au sein de ce quartier. À Peckham, j’ai l’impression que la plupart des gens célèbrent la création, à toutes les échelles.

ES: Londres est une ville de contrastes et d’étreintes. Elle me surprend au quotidien car les obstacles en son sein sont multiples. À mes yeux, Peckham est encore un terrain vague où les possibles sont infinis 

EVA: Vous n’avez pas l’impression que la créativité s’épuise à Londres ?

HB: C’est notre responsabilité à tous, de parvenir à trouver des idées, des solutions aux problèmes qui existent aujourd’hui et nous empêchent de nous réunir. J’ai créé le Bold Tendencies à ces fins. Pour qu’on puisse débattre et se réunir autour de problématiques qui nous tiennent à cœur et mettent la création au premier plan.

ES: J’adore l’idée que Chanel soit à Peckham – que la maison s’inspire du quartier pour concevoir un parfum éphémère. Le contraste, saisissant, est un des rouages de la création.

HB: Entre la maison Chanel et Es Devlin, c’est l’histoire d’une rencontre. Ça me rappelle la fois où la BBC est venue me voir pour me dire qu’elle avait adoré l’orchestre qui avait joué. La chaine nous a tout de suite demandé de le rejouer en live, au Albert Hall. C’est une collaboration, la collision entre deux univers qui dialoguent et construisent ensemble – c’est, il me semble, un des piliers créatifs du 21ème siècle.

ES: Les passants qui ne se seraient pas arrêtés, à l’aéroport, au duty free ni au rayon Chanel se sentiront bien accueillis dans cet espace, spécialement conçu pour expérimenter et découvrir un univers parallèle, immersif et contemplatif. Je pense que tout ça donne une autre image du logo Chanel. 


HB: On devrait être plus attentifs au quotidien. Trop souvent, nous passons à côté des choses parce qu’on croit les connaître. Ça, je le dois à Hans Ulrich Obrist, le critique d’art et commissaire. Il m’a appris à contempler différemment le monde qui m’entoure.

HB: Ça t’arrive, parfois, de penser à l’Ancien Testament ? À l’apocalypse ? À des hommes comme Suger de Saint-Denis et Bernard de Clairvaux – avec deux visions fondamentalement opposées de la religion, du monde. Le premier pensait que l’être humain s’élevait à travers les choses matérielles. 

ES: Oui. Sa conception de la lumière, qu’il a mise en œuvre à travers la construction d’une église gothique a encore beaucoup de sens aujourd’hui. La lumière naturelle passant à travers les vitraux serait le signe d’une manifestation divine.

HB: Quelle est cette citation, à propos de la lumière qui surgit soudain de la pénombre et nous éblouit ? Je trouve cette image biblique très à propos. Tu n’as jamais ce genre de sensation, lorsque tu te rends à un concert par exemple ? La sensation d’être absorbée par la lumière.

ES: C’est drôle parce que je suis retournée dans une église récemment, à Tudeley, où je suis née. Je m’y rendais souvent, à l’adolescence. J’étais dans ma période gothique. Les vitraux ont été faits par Marc Chagall. L’histoire derrière ces vitraux est assez exceptionnelle. Un homme et père d’une jeune femme prénommée Sarah voulait rendre hommage à sa fille, morte en mer. Il a persuadé son héro de toujours, le peintre Marc Chagall, de réaliser le tout premier vitrail de sa carrière, en l’honneur de sa fille. De l’extérieur, les vitraux semblent noirs mais de l’intérieur, le soleil les frappe de sa lumière et les couleurs resplendissent, soudain. Ce sont des histoires intimes qui méritent d’être entendues avec une intention toute particulière.

"There’s an air of possibility here. I think down here, around Peckham, people really celebrate making things." – HANNAH BARRY

ES: C’est drôle parce que je suis retournée dans une église récemment, à Tudeley, où je suis née. Je m’y rendais souvent, à l’adolescence. J’étais dans ma période gothique. Les vitraux ont été faits par Marc Chagall. L’histoire derrière ces vitraux est assez exceptionnelle. Un homme et père d’une jeune femme prénommée Sarah voulait rendre hommage à sa fille, morte en mer. Il a persuadé son héro de toujours, le peintre Marc Chagall, de réaliser le tout premier vitrail de sa carrière, en l’honneur de sa fille. De l’extérieur, les vitraux semblent noirs mais de l’intérieur, le soleil les frappe de sa lumière et les couleurs resplendissent, soudain. Ce sont des histoires intimes qui méritent d’être entendues avec une intention toute particulière.

HB: Je rebondis sur l’anecdote de Suger Saint-Denis parce qu’elle éclaire, à mon sens, des pans de notre société contemporaine – c’est l’histoire d’une guerre entre deux moines, qui cherchent à tout prix à honorer Dieu de la façon la plus pieuse qui soit. Le premier considérait qu’on ne pouvait honorer Dieu qu’à travers la pureté de la lumière, de l’architecture maculée, des grands espaces. L’autre à l’inverse, pensait que l’adoration de dieu ne pouvait s’établir qu’en des lieux fastes, décorés, riches de mille pierres précieuses,d’or et de vitraux colorés.

ES:J’ai 44 ans et je commence tout juste à comprendre une chose : l’importance de raconter des histoires. Autour d’un feu de camp, d’une soirée arrosée, n’importe où. Lorsque je me tiens dans un stade accueillant 18 000 personnes et qu’un cube géant apparaît alors, portant en son sein Beyoncé, toute l’histoire qu’on a imaginée autour de cette icône surgit elle aussi. Je suis persuadée que le monde a besoin qu’on lui raconte des histoires, il en sera toujours ainsi. 


HB: J’aime bien cette idée du feu de camp. Lorsque tu as prononcé ce mot, l’émoji « feu » a défilé dans ma tête. 


EVA: L’idée que la lumière fait jaillir de l’obscurité les histoires les plus enfouies. 

ES: Quand je discute avec Kanye ou Beyoncé, la question qui revient systématiquement est la suivante : de quoi a-t-on besoin ? De lumière, pour commencer. Et là, Kanye répondrait, “Vraiment ? Pourquoi ne pas faire un concert plongé dans l’obscurité ? ”

EVA: Ça va jusque-là ?

ES: Avec certaines personnes oui. Parce que certains n’ont rien à perdre. Ils en sont arrivés à un point dans leur vie où la seule chose qui compte vraiment, c’est de trouver la lumière – au sens philosophique du terme. Ils ont déjà tout le reste. À 30 ans ils sont adulés, reconnus, aimés, adorés, idolâtrés. Que leur reste-t-il à faire, sinon de tout bousculer ? 

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