l'autoportrait, la nouvelle arme des femmes photographes

Une nouvelle génération de femmes photographes tournent l’appareil photo vers elles (et vers d’autres femmes) pour redéfinir la mode, l’art, la publicité et le monde. Charlotte Jansen, journaliste et auteure du très beau livre Girl on Girl a rassemblé et interviewé 40 photographes femmes de 17 pays différents. Nous l’avons retrouvée pour questionner ensemble la place des femmes dans les médias et la notion de photographie féminine. 

Monika Mogi

Peu étonnant que le livre Girl on Girl soit rempli de belles images. Sa fondatrice, Jansen, estime que des différences flagrantes subsistent entre la façon dont les hommes et les femmes photographient et représentent la beauté. Prenez la photographe japonaise Monika Mogi – au premier regard, ses images sur papier glacé évoquent la quintessence de la photo de mode. Mais en y regardant de plus près, on remarque que les mannequins ont tous une morphologie différente. Et surtout, elles ne sourient pas : elles s’esclaffent. « Les publicités traditionnelles ne valorisent pas la femme au Japon, explique-t-elle dans son livre, il semble que les castings ne soient pas très poussés – ils recherchent simplement une fille qui soit « kawaii » [mignonne]. Moi, je recherche des filles qui ont quelque chose à dire et qui n’ont pas peur d’élever la voix pour défendre ce en quoi elles croient. » Monika Mogi s’attaque subtilement aux idéaux conventionnels de beauté. Résultat ? Les photos de Mogi sont drôles, candides et anti-kawaï. Comme le dit Jansen : « Il est possible de voir le lien entre Mogi et celles qu’elle photographie. Ces filles ne sont ni chosifiées, ni sexualisées. »

Nakeya Brown

À 27 ans, Nakeya Brown s’intéresse à la complexité et à la politique des cheveux afros. Elle a jusqu’ici effectué trois expositions sur le sujet : The Refutation of « Good » Hair ; Hair Stories Untold ; et If Nostalgia Were Colored Brown dans lesquelles elle questionne l’identité, l’image du corps et le féminisme. « Brown parle de l’influence de l’histoire sur notre identité. Et de la façon dont cela se transmet à travers l’art, la musique, la mode ou les rituels familiaux, dit Jansen. L’influence des personnes qui te sont les plus proches est immense. » Brown elle-même explique qu’au tournant du 20ème siècle, les femmes noires se sont aperçues que se lisser les cheveux devenait indispensable pour se sentir belle et avoir un statut social égalable aux femmes blanches. Née d’une mère britannique et d’un père sri-lankais, Jansen connaît son sujet par cœur : « En grandissant, je jalousais les filles qui avaient de beaux cheveux, blonds et brillants. Moi j’avais une étrange crinière crépue. Et ma mère ne pouvait pas me dire comment m’en occuper car elle n’avait pas le même problème. » En défaisant les rituels et l’esthétique autour de la beauté noire, Brown s’attaque à une idéologie tenace. Ses images ont une résonnance spécifique chez les femmes noires, mais elles touchent plus largement car elles explorent la féminité et s’intéressent à la façon dont on voit toutes les femmes. 

Zanele Muholi

 Bien que l’Afrique du Sud ait une vision libérale de l’homosexualité – les mariages homosexuels sont légaux et il existe des lois anti-discrimination – la sécurité n’est pas une réalité pour beaucoup de membres de la communauté LGBTQI. Les crimes haineux à l’encontre des gay et des lesbiennes sont toujours monnaie courante, alors que dans le pays, une femme sur deux doit s’attendre à être violée au moins une fois dans sa vie. Cette hostilité et ces turbulences politiques ont été la source de motivation principale du travail de Muholi. Et en tant que première femme noire et lesbienne d’Afrique du Sud à s’être forgé un espace médiatique, cette dernière s’attaque à sa propre réalité comme à celle du pays tout entier. « En tant que femme noire et lesbienne, vivant dans un monde réputé pour la violence sexuelle et le viol, elle a dû surmonter un grand nombre de choses pour pouvoir faire ces images, » explique Jansen. Son œuvre la plus fameuse, « Faces and Phases », est une série de plus de deux cents portraits qui immortalisent la communauté lesbienne d’Afrique du Sud. « Ces photos n’existaient pas en Afrique du Sud ou ailleurs avant ça. [À travers sa photographie], Muholi fait en sorte que ces personnes, et leurs histoires, soient visibles alors qu’elles étaient jusqu’à présent ignorées. Je pense sincèrement qu’elle est en train de changer le monde. »

Maisie Cousins

Dans le texte de présentation de Maisie Cousins dans Girl on Girl, une phrase se détache : « on arrive presque à sentir ses images. » Une déclaration aussi puissante qu’alarmante et vraie. Il suffit de jeter un œil aux photos complètement saturées et impassiblement sincères de la jeune femme de 24 ans pour ne plus pouvoir détourner son regard. Le travail de Cousins redéfinit la féminité en célébrant la femme d’une manière unique et en s’attaquant aux idéaux de perfection. Après avoir vécu une période terrible à l’école puis à l’université car « personne ne comprenait ce qu’elle faisait, » dit Jansen. Complètement exclue par ses tuteurs, son travail dépassait les limites fixées par ces derniers. Malgré tout, c’est pendant cette période qu’elle a commencé à se construire une double vie : d’un côté un abandon total du lycée, et de l’autre les prémices d’une belle carrière de photographe qui se dessinaient sur la toile. Cela prouve que nous avons toujours des idées arrêtées sur ce qu’est et devrait être la photographie féminine. « Juno Calypso [une autre photographe présente dans le livre] a vécu la même chose. On lui disait constamment qu’elle s’inspirait trop de Cindy Sherman – comme s’il n’y avait pas assez de place pour que plusieurs femmes fassent le même genre de choses ? Un million de personnes s’inspirent de Terry Richardson et personne ne dit rien. C’est fou. »

Mayan Toledano

 Le travail de Mayan Toledano a d’abord énervé Jansen. Une photo en particulier sortait du lot : une femme allonger sur le ventre portant une culotte blanche avec inscrit « Feminist ». « Maya Fuhr, Petra Collins et Toledano – elles ont toutes une vraie exposition médiatique. Je trouve cela frustrant qu’elles soient les seules à être mises en avant pour représenter l’imagerie féminine. Est-ce que leur travail représente toutes les femmes photographes ? Est-ce qu’elles sont le portrait de notre génération ? » questionne Jansen. Selon elle, elles ne représentent qu’une partie de la société. Alors que la création du livre progressait, elle a réalisé qu’elle devait collaborer avec ces jeunes photographes. « J’en suis venue à penser que les culottes féministes représentaient le début d’un processus imparfait mais très important d’émancipation, écrit-elle. Le travail de Toledano met en avant une image hyper féminine – des sucettes, des chouchous, des salopettes – en tentant de remettre « l’entrain féminin » au centre des débats alors qu’on lui avait dit de l’oublier pour être prise au sérieux. Ses images brumeuses et teintées de rêverie semblent adapter le féminisme à la génération Instagram – elle a d’ailleurs plus de 90 000 followers à ses pieds. « Elle réunit une énorme communauté autour de son travail, explique Jansen, bien plus grande que celles de la plupart des artistes de notre génération. Et je ne voulais pas renier cela et dire : ‘c’est superficiel’ parce que c’est quelque chose de très puissant. »

Deanna Templeton

Deanna Templeton est une des photographes de rue les plus en vues de sa génération, elle a passé les 20 dernières années à capturer les contre-cultures adolescentes en Californie. Dans l’une des séries, Scratch Your Name on My Arm, elle a immortalisé les jeunes filles du sud de la Californie sur une période de cinq ans. Comme elle le dit à Jansen dans le livre : « Beaucoup de jeunes filles me rappellent mes jeunes années, ou ce que j’aurai aimé être à cette époque. Il y a deux types de femmes que je photographie : l’idéal – ou ce que je pensais être l’idéal – et ce que je pensais être ma réalité, tout ça pour dire qu’elles sont toutes belles. Aujourd’hui je peux dire que je me sens bien et que je m’accepte totalement, mais quand j’étais plus jeune, je ne ressentais pas cela, je n’arrivais pas à apprécier ce que j’avais. » C’est ce genre de nuances que Jansen aimerait voir de plus en plus dans le futur. « Si on nous montre toujours des photos de femmes passives ou objets de désir sexuel, cela va bien sûr influencer notre vision, assure-t-elle. Ce livre ne va pas changer le monde, mais il faut espérer que les gens le liront et remettront en question leurs préjugés. Peut-être que la prochaine fois que vous verrez la photo d’une femme vous vous concentrerez sur votre réaction et vous vous attarderez sur celle-ci un peu plus longtemps. »

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