amy liptrot nous parle d’écriture, de nature et de l’importance des secondes chances

L’ouvrage autobiographique d’Amy Liptrot, The Outrun, raconte la vie d’une jeune femme, son combat contre l'alcool et la joie que procure la communion avec la nature écossaise des îles d'Orkney. 

Alors que j’observe Amy Liptrot retrousser son pantalon et dévoiler des tibias d’une pâleur extrême, j’ai l’authentique impression de regarder un cygne, une viking, un héron, un feu follet. On arrive aux abords d’un lac, en périphérie de Berlin, d’où l’on accède à une petite île. Et quand Amy se glisse dans l’eau à la poursuite d’un canard, ni la profondeur ni les herbes ni les potentiels « monstres » marins ne semblent l’effrayer. Non, rien, sauf peut-être le courant qu’elle s’imagine l’emporter et lui faire perdre le contrôle, dans une eau des plus plates.

L’auteure récompensée pour ses mémoires, The Outrun, est à Berlin pour une lecture de son livre. Les rues lourdes et orageuses et le cliquetis des rails de trains de Kreuzberg sont à des années lumières du naturel venteux et des îles salées d’Orkney (archipel situé au nord de l’Écosse) où elle a grandi et écrit son bouquin. L’isolation atlantique a été troquée pour la chaleur continentale. Et pourtant, en observant Amy debout dans l’eau peu profonde à côté d’un énorme cygne blanc, on jurerait que ses origines voyagent avec elle.

The Outrun n’est pas une simple histoire sur l’alcoolisme et sa guérison, qui suivrait une chronologie classique. C’est un récit qui se faufile dans le désordre entre les souvenirs de nuits londoniennes dangereuses et alcoolisées, les mois difficiles et presque irréels de cure, l’isolation qui s’ensuit et l’émerveillement matérialisé par le quotidien d’une île lointaine. « L’extérieur et la nature ont été très importants dans ma guérison, » raconte Liptrot, se rappelant d’avoir écouté les oiseaux, contemplé les nuages, plongé dans l’océan, être allée à la pêche aux couteaux et à la recherche de bois de cheminée. « J’avais le temps et l’espace pour ouvrir mon cerveau plutôt que de le détruire au quotidien. Le livre parle vraiment de ce qu’il se passe après que j’ai arrêté de boire ; et de ce qu’il peut se passer quand l’on s’ouvre à l’imprévu. »

La naissance de Liptrot – détaillé dans le prologue du livre – était déjà en soi un événement d’où se mêlaient les éléments et le mental. Pendant que sa mère accouchait, son père était emmené en civière dans une unité d’isolement, des suites d’une crise de santé mentale. Au milieu de cela, Amy a réussi à grandir et à devenir une femme grande et élancée, irrémédiablement attirée par les lumières éclatantes et l’écho de la musique de Londres. Son alcoolisme, son chagrin et sa guérison sont brillamment racontés dans The Outrun. « En relisant mes journaux intimes de l’époque, j’ai été choquée par la souffrance que m’avait causée ma décision d’arrêter de boire. Mais je suis contente d’avoir réussi à en parler, parce que je parlais de devenir sobre, mais écrire était en soi ce qui m’aidait à le rester. »

Surnommée « The Corncrake Wife » (« la femme du Roi caille ») par les 70 autres résidents de la petite île de Papay, Liptrot est retournée à Orkney pour travailler pour la RSPB (Royal Society for the Protection of Birds). Elle y enregistre et documente des informations sur le Roi caille – un oiseau rare et secret qui fait son nid dans les hautes herbes et qui fait le bruit d’une cuillère traînée contre un égouttoir à vaisselle. « La journée j’écrivais, mais la nuit à Papay est assez solitaire, » m’avoue Amy. « J’habitais dans cette maison, qui n’avait aucune isolation. Je suis grande et elle était aussi assez étroite, donc il fallait que je sorte tous les jours. Le matin, j’allais marcher, soit à North Hill, la réserve d’oiseaux le long de la côte ouest au littoral très rocheux ; ou bien sur la côte est où il y a des plages. Quand mon corps était en mouvement, les rouages tournaient en moi, et les choses se mettaient logiquement en place. À ce moment-là je rentrais, j’allumais un feu et j’écrivais tout l’après-midi, jusqu’au soir. »

Contrairement à beaucoup d’écrivains, Liptrot n’a pas écrit jusqu’à l’oubli, en ouvrant les vannes et expulsant sa prose à l’infini. Elle s’est donnée un objectif de 1000 mots ou un obstacle particulier à surmonter. Avant d’arrêter : « J’avais une organisation quasi-ouvrière, je traitais vraiment ça comme un travail. » Et si l’on se demande si cette vulnérabilité aux éléments fut intrinsèque à son processus créatif : « J’ai en effet ressenti ça comme un défi, d’être sur cette île en plein hiver, entourée de vents puissants et d’eau, » me dit-elle en s’allumant une clope. « Sur toutes les fois où je suis allée marcher à North Hill, je n’ai jamais croisé aucun marcheur. Cet endroit était le mien, tu vois ? On n’a pas d’arbres ni de bourgeons à Okney. Mais les oiseaux reviennent au printemps et l’hiver, on voit formidablement bien les étoiles. »

C’est elle qui l’affirme : Papay est humide et salée. Les nuits y sont longues – elles durent parfois 18 heures – les tempêtes sont violentes ; défont parfois les portes des granges et secouent le bétail. Mais la journée, Amy allait nager pour s’échanger l’intoxication de la boisson et des drogues contre l’ivresse frissonnante de la mer. « J’aime la sensation et l’odeur du sel sur ma peau. Et j’ai appris avec la nage comme avec l’écriture, que si l’on peut d’abord être réticent à y aller, quand l’on se force, la récompense est énorme. » Pour elle, écrire n’est pas un simple plaisir. « Je trouve l’écriture très anxiogène. Bien sûr, j’aime constater le progrès, mais se creuser la tête tous les jours pour savoir vers quoi tu veux aller sans savoir comment y parvenir, je trouve ça horrible. »

The Outrun est un assemblage de fragments : de passages de journaux intimes, de tweets et de morceaux d’un roman inachevé rassemblés en différents chapitres, différents thèmes. Et chaque fois qu’elle passait en revue ce qu’elle avait écrit, ces fragments venaient s’y entremêler, comme un écho profond. C’est aussi qu’on lit Amy debout sur une cabine téléphonique à Londres seulement quelques pages avant de la retrouver entrain de construire un mur de pierres dans la ferme de son père ; Amy allongée à London Fields, juste avant Amy en visite sur la côte frappée par les vagues de Papay ; Amy noyant son chagrin dans l’alcool juste avant la description de l’éclat crépusculaire d’un nuage…

Alors qu’Amy et moi nous rhabillons pour quitter cette petite île berlinoise, deux énormes cygnes foncent vers nous, toutes ailes sorties, le bec claquant. Et Amy reste là debout, sans bouger et le sourire au lèvres pendant que je m’écarte et secoue ma serviette comme un matador débutant. Elle reste grande, pâle et imperturbable jusqu’à ce que les oiseaux finissent par faire demi-tour. J’imagine qu’elle a dû faire face à des dangers plus effrayants que deux oiseaux agacés. Là-dessus, on tourne nos talons sablonneux et nos cheveux mouillés pour se rediriger lentement vers les trottoirs de la ville.

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