pour la romancière leïla slimani, le genre est en mouvement

Auréolé du prix Goncourt, le roman Chanson Douce défait les mythes et les clichés sur le genre, la féminité et les classes sociales. Rencontre avec son auteure, Leïla Slimani. 

Chanson Douce est plus âpre que ne le laisse entendre son titre. Le thriller haletant de Leïla Slimani, auréolé du prix Goncourt cette année raconte l'histoire d'une nounou dont l'amour se métamorphose en désir de mort – irrépressible et meurtrier. Inspiré d’un fait-divers tragique que la jeune auteure et mère a lu dans Paris Match, ce second roman se déroule dans le Paris de notre époque et dissèque, autour du personnage de Louise, baby-sitter fraîchement débarquée dans un foyer familial, le portrait d’une féminité complexe, trouble et criminelle. À travers son écriture, Leïla Slimani parvient à retranscrire en mots, l’insaisissable et l’intangible : l’odeur du talc, de la petite enfance et des pièces embuées de chaleur humaine, le bruit des vagues au large des côtes grecques et celui des rires qui peuplent l’appartement de ses personnages, dans le quartier de Strasbourg Saint-Denis. Chanson Douce est un roman charnel qui puise sa force dans le banal et l’inouï dont recèle le quotidien. Rencontre avec son auteure. 

Vous vous êtes inspirée d’un fait-divers (une baby-sitter meurtrière à New York). Qu’avez-vous ressenti, en le découvrant pour la première fois ?

J’avais déjà au moment où j’ai lu ce fait-divers dans Paris Match, – je me souviens que c’était une double-page, avec des photos – l’idée d’écrire un jour sur ce genre de personnage. Dès que je l’ai lu, ce fait-divers a suscité en moi de l’effroi, et engendré un ressenti de mère. Car il est l’incarnation du cauchemar que toutes les mères ont un jour fait dans leur vie. Mais j’ai surtout eu un ressenti de romancière en lisant ces lignes et l’envie d’en faire un roman.

Vous avez planté le décor de votre roman dans le quartier de Strasbourg Saint-Denis, qu’on sait en pleine gentrification. C’était important pour vous ?

La ville, dans son ensemble, ses transformations et mutations m’inspirent – comme objet romanesque et politique. C’est évidemment un choix conscient d’avoir planté mon décor dans le 10ème arrondissement. C’est un lieu que les classes populaires sont en train de fuir et que la classe moyenne dite « bobo » pourvue d’un peu d’argent et d’un grand capital culturel s’approprie, en le modifiant, forcément. Ce sont des gens qui assument et revendiquent d’aller vivre dans ces quartiers populaires alors qu’ils nourrissent très peu d’interactions avec les classes sociales qui y vivent. Sur le plan théorique et celui des valeurs, ils ont envie de rencontrer ces gens, défendent la mixité sociale, l’antiracisme – des valeurs positives, donc – qu’ils n’appliquent pas au jour le jour. Et l’arrivée de Louise, nounou issue d’une classe sociale populaire, dans cet appartement familial, chamboule leur mode de vie.

Vous croyez à la mixité sociale ?

Evidemment. Je pense que c’est à l’inverse que je ne crois pas. On ne peut pas vivre dans des ghettos. La mixité sociale est à la racine de nos modes de vie, notre pente naturelle et il faut aller vers elle.

Dans votre premier roman, vous dressiez le portrait d’une femme accro au sexe. Myriam, dans votre second roman, nourrit une certaine addiction pour le travail. Vous pensez que l’addiction est un trait de caractère plus féminin que masculin ?

Je n’établis pas de lien entre addiction et féminité. L’addiction n’a pas de sexe, elle est liée à des personnalités des histoires, un vécu. Mais la féminité aujourd’hui se reconstruit, évolue à une vitesse phénoménale. Aujourd’hui, en quelques générations, le mode de vie féminin et donc la féminité a drastiquement changé. Certaines évolutions, sur deux ou trois générations, sont très rapides et donc, violentes. C’est ce que j’essaie d’analyser : comment ces femmes, Myriam ou Louise d’ailleurs, dans cette nouvelle société, ces villes, redéfinissent et vivent leur féminité au jour le jour. Je ne veux pas définir pour autant la féminité : je considère le genre comme une problématique dynamique, sans cesse en mouvement.

Votre personnage principal est une femme qui reprend le travail après s’être consacrée à l’éducation de ses jeunes enfants. Le retour au travail est assez difficile. Vous pensez que c’est dur, d’être une femme, même en 2016 ?

Ça ne l’est pas plus que dans les années 1950. C’est difficile d’être un être humain, d’être un bon être humain, tout simplement. Si j’avais centré mes romans sur les hommes j’aurais probablement fait le même constat.

Vos deux romans vont être adaptés au cinéma. Pourquoi, selon vous, votre écriture inspire autant les cinéastes ?

J’écris par scènes et de manière concrète. Je suis dans le détail de la vie quotidienne, je pense qu’en termes d’image, c‘est moins difficile à mettre en scène, plus visuel aussi.

Lorsque vous écrivez, avez-vous des images précises en tête ? Une vision de vos personnages, du décor, des couleurs ?

Oui, tout à fait. J’ai une image et je me déporte à l’extérieur avant de décrire ce que je vois. Je fonctionne par images, comme des plans séquences qui se dérouleraient devant moi. Mais je ne vois pas le visage de mes personnages. Je peux distinguer leur silhouette. Et ça va sans doute être étrange de les voir au cinéma.

Vous vous attachez à retranscrire en mots les odeurs de la vie quotidienne : celle des plats que prépare la nounou mais aussi celle des draps propres, l’odeur des enfants, de l’intérieur de l’appartement. Comment écrit-on l’odeur ?

Mon roman parle de la petite enfance et de son corollaire, la maternité. Ce sont des périodes où les sens sont hypertrophiés : lorsqu’on est enceinte, l’un des premiers symptômes est de tout sentir de manière disproportionnée – ce qui peut donner naissance à des sentiments très agréables comme très désagréables. Quand on devient mère, on passe son temps à sentir son enfant, l’odeur des bébés est rassurante, universelle. Ce livre, Chanson Douce, est intrinsèquement lié à l’odeur. Je considère que décrire une odeur, parfois, est plus direct et évident que de s’attarder sur un lieu, une ambiance, la couleur des murs. Il suffit que quelqu’un ait déjà vécu la maternité, la paternité, ait gardé un jour un enfant pour se remémorer cette odeur si singulière dont je parle dans mon roman. Le talc évoque une période de la vie précise. L’odeur nous ramène à notre vécu, notre intimité, notre sensualité.

Vous effleurez des problématiques sociales et politiques actuelles : la condition des femmes, la mixité sociale, la lutte des classes, en filigrane. Mais vous ne nommez jamais ces problématiques, non plus la couleur de peau de vos personnages. Est-ce une démarche politique ? Ou romanesque ?

C’est une démarche littéraire et romanesque réfléchie avant toute chose. L’espace du roman est un espace de grande liberté au sein duquel on peut s’émanciper des codes langagiers, de certains prismes de la vie de tous les jours. Le roman permet une plus grande liberté d’expression, choisir des angles différents contourner, regarder par le haut ou le bas. Mais on est également dans un espace de très grande responsabilité. Il faut être attentif à la moindre chose et je suis fascinée par ce que la romancière Tony Morrison est parvenue à retranscrire dans ses livres. A aucun moment, elle n’identifie la couleur de peau de ses personnages. C’est un parti pris romanesque très fort ainsi qu’un engagement littéraire, de refuser d’identifier racialement ses personnages. En tant qu’auteure noire, elle refusait l’idée selon laquelle elle devrait identifier ses personnages quand les auteurs blancs ne le font pas.

Le roman est pour moi le lieu de l’incarnation et non du militantisme : le roman est là pour raconter une histoire, faire vivre ses personnages. Ces derniers peuvent, par les interactions, leur vécu, évoquer des problématiques que le lecteur sera libre d’interpréter. Je n’assène pas d’idées dans mon roman. Je ne souhaite pas que mes personnages soient enfermés. Le roman doit rester un espace de liberté, d’interprétation. 

Vous pensez qu’on a tendance à vouloir plaquer une dimension politique à des auteurs et des œuvres qui ne s’en revendiquent pas ?

Les médias ou les critiques littéraires ont tendance à beaucoup critiquer ou juger d’une œuvre d’art à travers des prismes qui ne sont pas nécessairement les bons : le prisme sociologique, politique, sociétal. Qui le dit, pourquoi, d’où vient-il ? Je pense qu’il faut s’en méfier et revenir à l’objet artistique lui-même, la pratique artistique elle-même. On perd du sens à force de chercher de la signification politique ou ethnologique à des œuvres – qui n’en sont pas dénuées – sans aucun doute plus subtiles et fines que l’interprétation qu’on en fait.

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