rebecca zlotowski, la plus grande magicienne du cinéma français

On a fait tourner les tables avec la cinéaste française, auteure de Planétarium, Grand Central et Belle Epine. 

Chacun de ses films redéfinit à sa manière les limites de notre perception, nos croyances et renverse notre conception du hors-champ. Dans Belle Epine sorti en 2010, Rebecca Zlotowski révélait Léa Seydoux et lui offrait le rôle d’une adolescente orpheline en proie à tous les dangers, fière de flirter avec les hordes de bikers en périphérie parisienne. Dans Grand Central, sorti en 2013, la réalisatrice racontait une histoire d’amour interdite et nucléaire dans une centrale du sud de la France et prêtait sa plume au réalisateur des Rencontres d’Après Minuit, Yann Gonzales, qui parlait si bien de la jeunesse, ses nuits et ses fantasmes. Il y a quelques mois Planétarium, son dernier film, mettait en scène deux sœurs américaines médiums (Lily Rose Depp et Natalie Portman) qu'un producteur français naturalisé utilise pour prouver l'existence des fantômes sur la pellicule de son futur film. À l’aune de ces territoires, toujours explosifs qu’arpentent ses personnages, la réalisatrice raconte à la force de son instinct les tourments et les affres de notre époque. Pour toutes ces raisons, nous avons rencontré Rebecca Zlotowski. La plus grande magicienne du cinéma français. 

Belle Epine, Grand Central, et maintenant Planetarium… Les titres de tes films renvoient à des territoires abstraits, allégoriques. Qu’est-ce qu’ils signifient pour toi ?

Ce sont des outils de scénario. Il y a d’abord l’idée – que j’aime beaucoup en tant que fille assez peureuse – qu’on s’invente une vie dans le cinéma. C’est une espèce de passeport qui nous permet de voyager avec des compagnies aériennes qu’on avait pas imaginées fréquenter un jour dans notre vie. Il y a une part assez magique dans le cinéma qui permet d’ouvrir une porte sur un territoire profondément inconnu. Une centrale nucléaire (Grand Central) est, en terme de représentation, d’invention et de responsabilité, une excitation totale. Un circuit de moto où des mecs peuvent se tuer dans l’indifférence générale (Belle Epine), pas mal aussi. Et un plateau de cinéma dans les années 1930 (Planétarium), brasse tellement de désirs, de pulsions et de dangers en son sein que c’en devient très excitant. Et puis j’ai le sentiment que les personnages qui fréquentent la disparition, la mort et le danger ont toujours plus à perdre que des gens qui sont dans une zone de confort.

Y’a-t-il une part d’autobiographie dans certains de tes personnages ? Je pense à Léa Seydoux, orpheline dans Belle Epine par exemple…

Oui, évidemment. Concernant Belle Épine, j’ai été orpheline très tôt, il est certain que même si j’avais honte de faire un film là-dessus, il parle de l’état de sidération dans lequel tu es lorsque tu perds ta mère très jeune. Dans Grand Central on est très proche d’une situation amoureuse que je vivais. J’ai honte d’en parler car ce n’est pas forcément très intéressant de faire la critique de du lien entre le cinéaste et son œuvre. Nous sommes dans une tradition d’auteur-réalisateur très pérenne en France : moi la première, étant issue d’une formation de scénariste. Mais je ne pense pas que mes films soient des modèles de scénarios. Ce qui me donne du travail en tant que scénariste ce sont les films que j’écris pour les autres qui sont d’ailleurs généralement mieux ficelés. (Rires) Les Rencontres d’Après Minuit, par exemple. Là, j’ai la chance de pouvoir écrire des scénarios qui  répondent au cahier des charges des émotions et des étapes que les personnages doivent franchir alors que mes films ne respectent pas du tout ces processus. C’est assez étrange, d’ailleurs…

Est-ce que les films que tu écris et réalises en ton nom te permettent plus de liberté, de lâcher prise ?  

Dans Planetarium, Salvadori dit à Laura (Natalie Portman): « Abandonnez vous, lâchez prise, arrêtez de vous méfier. » Et c’est un peu ce que je ressens. Je fais des films parce que ça me délivre. C’est certes l’art le plus contrôlé qui soit mais en même temps, on peut choisir de s’abandonner, se laisser aller. Les films m’amènent progressivement à donner plus de confiance aux acteurs, à accepter de laisser faire les choses – à ne pas tout contrôler. Mais ça ne m’empêche pas d’être fascinée par le cinéma de Kubrick, extraordinairement pensé, calibré. Alors qu’il existe dans mes films une vraie part d’anarchie, d’improvisation, de liberté et de réactivité.

"il existe dans mes films une vraie part d’anarchie, d’improvisation, de liberté et de réactivité."

Pourquoi avoir choisi des actrices américaines, comme Natalie Portman pour ton dernier film, Planétarium ?

Il y a une vraie histoire d’amour entre cinéastes français et américains et entre cinéma français et américain. Ils se regardent faire et peut-être que l’on peut y ajouter le cinéma japonais. Ce qui est sûr, c’est que j’ai une histoire d’amour avec le cinéma américain. Entre la culture noble et la culture populaire, le cinéma américain a réussi à s’imposer de manière spectaculaire avec des films qui font mondialement partie de notre existence. Donc dans le film, quand il est question de certaines diatribes du producteur qui s’exclame : « On ne va pas se laisser faire, le cinéma américain est tellement en avance, nous aussi on doit y aller ! » C’est bien sûr une sorte de revendication que j’ai en tant que cinéaste française à ne pas laisser l’impérialisme américain se développer dans le cinéma. D’ailleurs on l’empêche, le cinéma français est très puissant, riche et inspirant. Et d’autre part, faire appel à des actrices américaines et les implanter sur le continent européen a du sens pour moi. Parce que c’est puiser dans ce que Hollywood fabrique de mieux,  à commencer par les superstars (Natalie Portman) ou de toutes jeunes actrices sur le point d’exister (Lily-Rose Depp). Je voulais importer ces symboles sur le continent européen. L’idée n’était pas de faire un film pseudo-américain, mais de faire un film français, très européen, et de demander à des actrices américaines de se « traduire » dans cette langue là.  

J’ai l’impression que Planétarium raconte aussi l’histoire d’un cinéma français qui a du mal à se réconcilier avec la magie. Les Français ont-ils moins de facilité que les autres à accepter la magie dans le cinéma ? À faire des films légers ?

Si tu parles du lien au merveilleux ou au fantastique et de la tradition plus délibérément réaliste du cinéma français… Je vais formuler le problème différemment : j’ai l’impression que mon film commente, à sa modeste manière la question de la révolution anthropologique à laquelle nous participons. Dans les années 1930 on est passé du muet au parlant, on commençait à avoir la possibilité d’intégrer de la couleur et d’entrer dans le salon des gens, dans leur télévision. Sauf qu’en France, de nombreuses sociétés ont arrêté de croire au pouvoir du cinéma. On l’a donc laissé aux mains des Américains. Heureusement, quelques figures comme bernard Natan, le producteur dont je me suis inspirée pour le personange de Korben, ont continué à faire des films en France. Aujourd’hui, nous sommes passés au numérique. Nous vivons donc une période où le champ de la représentation au cinéma est en difficulté. D’où la question des fantômes. Parce qu’avant lorsqu’on filmait avec une pellicule ça voulait dire que ce que l’on voyait avait existé, c’était indiscutable puisqu’on le filmait. Aujourd’hui en 2017, étant donné que nous filmons en numérique la trace ne veut plus rien dire, on peut tout trafiquer. Cette grande pensée du soupçon lié au basculement vers le numérique crée la possibilité de faire des films de fantômes. C’est pour ça qu’aujourd’hui ce sujet me semble si actuel et qu’il me paraît essentiel de commenter l’invisible, l’ectoplasme, les images fabriquées mentalement plus que celles fabriquées par la pellicule.

Est-ce que tu crois aux fantômes ?

C’est toujours extraordinairement décevant de dire que je n’y crois pas. L’une des promesses, lorsqu’on fabrique un film de fantômes, c’est au moins de se poser la question – à défaut d’y croire vraiment. Disons que mon cartésianisme m’amène à prendre en compte le fait que nous ne sommes qu’à une étape précaire d’exploration du cerveau et des potentialités cérébrales des uns et des autres. Et j’ai bon espoir que dans les années à venir on avance sur le terrain de la kinesthésie ou de la télépathie et qu’on se dise dans 200 ans : « Vous vous rendez compte avant on ne pouvait pas parler avec nos parents quand ils étaient morts ! » Je ne crois pas à la réincarnation ou à la présence des disparus autour de nous, en revanche, je pense que l’on n’exploite qu’une partie de la communication verbale et non-verbale et que la question de l’invisible dans le cinéma va être dévoilée scientifiquement dans le futur. Ça j’y crois.

Je me demandais comment s’est forgée ta cinéphilie ?

De manière autonome. C’était un art assez mineur chez moi. Je viens d’une famille de la classe moyenne, mes deux parents sont immigrés, je suis la première génération de ma famille à naître en France. J’ai une famille très cultivée, de tradition juive, ashkénaze et séfarade. Je regardais beaucoup la télévision, canal Jimmy notamment, les séries américaines comme Angela, 15 ans. Je me souviens quand même que mon père nous a fait regarder la série Twin Peaks à la télévision. On regardait aussi Benny Hill le soir. Concernant la rencontre avec le cinéma, je fais partie d’une génération bercée par les images, les clips, MTV, la télévision, mais je pense que c’est la littérature qui m’y a amené. D’ailleurs, je vois le cinéma à travers le prisme de l’écriture, étrangement.

Tu n’as jamais voulu écrire de romans ?

Je n’aime pas être seule et l’écriture est une activité solitaire. Sur le plateau, j’aime fédérer, rassembler. Je n’ai pas le désir d’être leader, j’aime avoir une liberté totale et absolue. Quand on arrive à convaincre les gens que notre vision de la vérité peut triompher, on fait un film qui nous ressemble. Et c’est forcément génial d’être aidé pour cela.

"Léa Seydoux, Natalie Portman ou Lily Rose Depp... Je suis attirée par les actrices qui ont foi en leur intelligence comme arme de séduction."

Qu’est-ce qui te touches chez les femmes ou chez les actrices, qu’est-ce que tu vas chercher chez elles ?

Les femmes actrices exercent sur moi un puissant charme. Je suis hétéro mais je ressens une part de désir très équilibrée entre les filles et les garçons que je filme. C’est pour ça que lors des castings masculins j’ai envie de retrouver chez les hommes la même excitation que celle que je peux avoir pour certaines actrices, comme Léa Seydoux, Natalie Portman ou Lily Rose Depp. J’aime l’idée qu’elles n’aient pas uniquement leur coquetterie et leur minauderie pour elles ; je suis attirée par les actrices qui ont foi en leur intelligence comme arme de séduction. Après il ne faut pas se leurrer, Lily Rose n’est pas qu’une débutante innocente, elle est aussi virile, masculine, elle revendique s’oppose à la binarité du genre et joue de cette ambiguïté avec un instinct militant. Natalie Portman a fait de prestigieuses études. Elle représente l’idée de ce que peut être l’actrice hollywoodienne, mais qui a fait Harvard. Léa Seydoux, c’est un genre de cow-boy ultra sensuel. Ce sont des filles qui m’intéressent parce qu’elles renouvellent quelque chose et qu’elles montrent aux filles d’autres modèles.

Pourquoi c’est important pour toi de renouveler ces modèles ?

Tout simplement parce que je le vois et le ressens. Parce que je rencontre des femmes et des hommes qui me prouvent que les lignes ont changé tous les jours.

Tu n’as pas peur de déshabiller tes personnages féminins, au sens propre comme au figuré. Ils sont séducteurs mais vulnérables aussi parfois. 

Je me suis faite allumer par les féministes à juste titre, parce que je n’ai pas peur de jouer avec les archétypes ou les stéréotypes libidinaux associés aux filles et aux garçons. En tant que cinéaste – que je sois une fille ou un mec, une lesbienne ou une hétérosexuelle – les acteurs et les actrices ont un effet de séduction très puissant sur moi et j’ai la chance de pouvoir les déshabiller, les dévoiler pour des raisons de scénarios. On nous autorise un peu plus nous en tant que femmes – avec des actrices aussi généreuses que Léa – donc ça peu aller assez loin. Dans Planetarium, Natalie Portman s’est même proposée pour être nue, je ne savais même pas comment filmer cette scène, j’ai presque pas osé ! En tant que femme on a accès à une intimité encore plus grande parce qu’elles ne se posent pas la question de la suspicion ou de la manipulation de la nudité de l’autre. La séduction n’est pas la même. Mais j’espère que malgré ces représentations un peu archétypales des hommes et des femmes dans mes films il y a quand même quelque chose de plus profond qui transparaît, une représentation différente. Je pense que c’est un acte politique. Après y’a-t-il de l’autobiographie là-dedans ? Oui mais dans les personnages féminins comme masculins, typiquement dans Planetarium je m’identifie autant à Korben qu’à Laura. 

Est-ce que tu as une Madeleine de Proust ?

A chaque fois que je passe boulevard poissonnière à l’emplacement de l’ancien Pulp, ça me rappelle toutes ces fêtes qu’on faisait à l’époque. C’était vraiment un super endroit. Je m’y suis beaucoup amusée, les frontières étaient abolies sur plein de points. C’était l’aventure, donc quand même un peu d’aventure. Je ne suis pas Protestante non plus !

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