debbie harry et pam hogg, en conversation

La mythique chanteuse de Blondie et la créatrice anglaise indépendante ont plein de choses à se dire – et à nous raconter. 

Est-il important de catégoriser les personnes créatives ? Mannequins, designers, musiciens, muses, performeurs et icônes doivent-ils être étiquetés ? Pam Hogg, originaire de Glasgow mais basée à Londres, a commencé en tant que peintre avant de devenir musicienne, DJ et créatrice de mode. Debbie Harry, qu’on ne présente plus, continue de se réinventer et travaille désormais avec des artistes comme Dev Hynes ou Charli XCX. Les deux femmes sont devenues amies au milieu des années 1980. Toujours aussi proches, elles continuent à former l’un des duo les plus séduisants de la mythologie punk rock. Elles se sont retrouvées à Londres pour The Fifth Sense pour parler de créativité, de cocktails et de tout ce qu’il se passe entre les deux

Pam : Je me souviens très bien de la première fois que nous nous sommes rencontrées. Tu t’en souviens toi ?

Debbie : C’était dans ta boutique ?

P : La première fois qu’on s’est rencontrées, c’était dément. C’était au beau milieu des années 1980, je travaillais sur ma collection qui devait être prête le jour suivant, je fonctionne toujours comme ça – dans le chaos et à la dernière minute.

D : Tout le monde fait ça ! Tu le sais très bien !!

P : Ouais mais ils ont tous plein de gens qui travaillent pour eux, moi je n’ai pas d’équipe, je suis encore toute seule pour le moment. Bref, j’ai reçu l’appel d’un ami qui m’a dit qu’il y avait une fête juste à côté de mon studio, mais je lui ai dit que je ne pourrais pas venir parce que je devais terminer ce que j’avais à faire. À minuit j’ai eu besoin d’un break et j’ai décidé d’y aller une quinzaine de minutes. Dès que je suis arrivé j’ai réalisé que je n’étais pas au bon endroit et je n’arrivais pas à discuter avec les gens donc j’ai annoncé à l’hôte de la soirée (Alannah Currie des Thompson Twins) que je devais y aller.

D : Oh ! Alannah ! C’était où ?

P : À King’s Cross, mon studio se trouvait sur Caledonia Road. Du coup Alannah m’a dit : « non reste Debbie et Chris arrivent », et à ce moment-là tu as ouvert la porte. C’était la première fois que je ressentais quelque chose comme ça. J’avais l’impression d’être un enfant de cinq ans, je te disais : « Je t’aime, je t’aime » et toi tu me regardais en pensant : « qui est cette PERSONNE ! »

: [rire] Je crois que je me souviens de ça !

P : J’avais l’impression que tu me haïssais ! Je te tenais la main en te disant que je t’aimais et on aurait dit que tu me regardais en te demandant : « Quand est-ce qu’elle va s’arrêter ? », puis Chris m’a pris la main pour me trainer sur la piste de danse et j’ai passé un moment merveilleux. Finalement je suis partie la queue entre les jambes !

D : J’étais certainement dépassée par l’embarras et la timidité mais ce n’était pas de ta faute !

P : Ah, j’étais tellement sous le choc que je n’aurais jamais pu imaginer ça et je ne t’ai même pas invitée à mon show. Trois jours plus tard j’allais à une autre fête…

D : Une autre fête ?! Une sacrée fêtarde !

P : [rire] J’étais affalée sur un canapé dans l’une des tenues de ma collection, une combinaison filet effet mouillé, j’avais un cocktail à la main lorsque tu es entrée ! J’ai prié pour que tu ne te souviennes pas de moi.

D : C’était dans un club ? Je me souviens de ça.

P : Oui… et je me disais : « S’il te plaît, ne te souviens pas de moi. » Tu m’as regardé de haut en bas et je t’ai dit : « Tu le veux n’est-ce pas ? », et tu as dit : « Peut-êêêêtre… »

D : [rire]

P : Donc je t’ai demandé si tu viendrais un jour dans ma boutique, je t’ai proposé et je t’ai dit où est-ce que c’était, puis tu m’as dit, « OK ». Mon cœur battait très fort mais il fallait que je reste le plus calme possible.

: On est venus ?

P : Etonnement oui. Je t’avais dit de fermer la porte pour moi une fois le dernier client parti pour qu’on soit un peu tranquille. Sauf que, quand j’arrive devant ma boutique, la porte est fermée à double tour.

D : Ah oui je me souviens de ça, est-ce que je t’ai enfermée dehors ?

P : Oui ! J’ai frappé à la porte et tu es arrivée en remuant la main et en disant : « Désolée, on est fermé ! » - C’est à ce moment-là que j’ai su qu’on deviendrait amies.

P : Tu te souviens quand j’avais l’habitude de rester chez Chris, dans son loft à Bowery ? C’était fou. Il m’est arrivé une fois de me réveiller et de le voir en train de peindre avec une bombe juste derrière mon lit un truc qu’il venait de trouver dans la rue. Il était incroyable, nous passions de super moments. Ensuite tu m’as invitée à rester chez toi.

D : Tu peux encore venir et même rester la prochaine fois que tu seras en ville. On ne se voit jamais – nous sommes toutes les deux très occupées mais tant mieux. C’est une bonne chose. J’adore voir tes shows sur le web. Un jour je serai là et je viendrai te voir. J’ai vu Siouxsie Sioux à New York avec l’une de tes combinaisons.

P : Je me souviens de la première fois où j’étais avec toi et que tu m’as dit nonchalamment, « ça te dirait de venir voir un ami à moi jouer ? » Et nous sommes allées au coin de la rue dans un petit endroit très sombre voir Diamanda Gallas qui était assise tel un corbeau noir devant son piano. Elle était exceptionnelle. 

D : J’espère qu’elle va revenir vite. Tu sais qui est-ce qui est intéressant aussi ? Marina Abramovich. C’est une performeuse qui fait pleins de trucs extrêmement compliqués physiquement en plus de performances mentales assez curieuses, elle s’assoit et fixe les gens pendant douze heures. Elle et Diamanda devraient faire un spectacle ensemble.

P : Je pense qu’elles s’entre-tueraient. Je suis allée voir Diamanda avec Patti Palladin. Elle était très féroce… Vraiment très féroce !

D : Il leur faudrait un médiateur.

P : Bon, comment se fait-il que tu sois là ? C’est pour le nouvel album ?

D : Ouais. Je ne suis pas habituée à faire autant de médias – mais c’est sympa jusqu’à présent, tout le monde est très bavard. Ils m’ont emmenée aux Q Awards, je portais une petite cape avec écrit « Stop Fucking The Planet ».

P : Cool. J’en ai fait une pour un spectacle il y a deux saisons de ça, toute cousue – J’y ai écrit : « Donnez à un homme une arme et il braquera une banque, donnez-lui une banque et il braquera le monde. »

D : Jolie. Hier je pensais à un truc, il y a tellement de gens avec qui j’ai été en contact - avec qui j’ai fait des tournées, avec qui j’ai bossé ou avec qui j’avais de simples connections - ça m’a vraiment ému, tu vois ? C’est la confirmation de ce que je pensais, tout est superposé ou en spirale et continue à se construire jour après jour, tu le sais, la mode fonctionne comme ça, on recycle et on recommence. Tu sais que Ray Davies a reçu un prix ?

P : Génial. J’étais une grande amatrice des Kinks quand j’étais jeune – la première fois où j’ai couru pour être au premier rang d’un concert, c’était le leur, un après-midi à Glasgow, et j’ai fini par me faire tirer hors de la foule par le videur.

D : Hahaha ! La nuit dernière c’était aussi drôle. Je me suis aussi fait traîner, mais par mon manager, qui a été bon je crois. J’avais besoin d’avoir l’air pimpant le lendemain matin. J’ai vu Tim Burgess, je voulais rester pour son spectacle. Il est vraiment mignon… J’aime beaucoup le fait qu’il décolore ses cheveux.

P : Oui c’est un amour. Est-ce que tu as joué en live récemment ?

D : On a fait quelques dates cet été, certains week-ends par-ci par-là. Mais le dernier truc qu’on a fait avec Chris, c’est ce festival, le « Festival of Disruption » organisé par David Lynch. C’était à Los Angeles. C’était assez fabuleux, plein de trucs différents, des images de films, John B… J’ai vraiment du mal avec les noms…

P : Ah ! Moi aussi !

D : John Malkovich a fait quelque chose, il s’est déguisé en différents personnages provenant des films et séries de David, Chris avait exposé certains de ses clichés et David avait fait venir des performeurs qu’il considère comme ses muses. L’une d’elles était Sky FerreIra, elle est assez fantastique sur la musique de Robert Plant. St Vincent elle aussi était fantastique lorsqu’elle a joué.

P : Incroyable, tout ça me manque vraiment, j’ai trop de boulot je suis comme recluse.

D : On ne peut pas garder des traces de tout. Tu fais un spectacle à chaque saison. Tu es vraiment dévouée à la mode. C’est bien plus étouffant que la musique. Je t’aimais vraiment beaucoup quand tu avais ton groupe. Dollhouse ?

: Dollhouse c’était le nom de ta chanson préférée, j’avais choisi Doll comme nom de groupe un jour avant le concert ! C’est toi qui m’avait poussée à avoir un groupe. Tu étais à Londres et tu avais annulé ton vol pour me voir jouer. Je ne l’oublierais jamais, je venais de rejoindre le groupe lorsqu’ils m’ont demandé la liste des invités, j’ai dit, « Debbie Harry… Marco Perroni… ». Ils ont cru que je me foutais d’eux mais tu étais la première en backstage à me souhaiter bonne chance avec un cadeau, un petit cochon en bronze. Ensuite tu es revenue pour une tournée à Londres avec Blondie, Chris est resté chez moi et même si je lui ai dit que j’allais quitter le groupe il a voulu écouter ma cassette. Il m’a dit que je chantais comme Nico mais version folle ! Ensuite tu m’as téléphoné pour me demander si je voulais faire votre première partie – j’ai dû répondre, « Je n’ai pas de groupe. J’ai juste écrit cinq chansons avec un mec à la basse, mais si tu veux quelqu’un pour faire ta première partie, j’ai le groupe parfait, ils s’appellent Hugh Reed and the Velvet Underpants et ils viennent de Glasgow, là où vous jouez. » Mais tu m’as dit que si j’arrivais à former un groupe dans les 5 prochains jours je pourrais jouer pour les dernières dates de votre tournée. C’était fou, ils ont dû apprendre les chansons super vite et avec très peu de temps pour répéter – j’ai dû faire un genre de sémaphore pour expliquer à tout le monde à quel moment commencer.

D : C’est ce qu’ils font habituellement avec moi !! Tes talents sont exceptionnels, et tu survis… Les gens que j’admire ne durent généralement pas très longtemps dans la mode – même Westwood a eu ses hauts et ses bas. C’est une lutte de chaque instant. Je ne sais pas comment est-ce que tu fais pour tenir saison après saison.

: Je ne suis vraiment pas orthodoxe. Je ne peux pas ne pas créer mais je suis ruinée à chaque fois que j’organise un show, je ne peux même pas répondre au téléphone… Je sombre dans une profonde dépression.

D : Ah oui, je vois.

P : J’ai une place particulière dans le monde de la mode – je suis dans un studio d’artiste – J’étais censée devenir peintre tu sais, il n’y avait aucun doute là dessus. Je détestais la mode et sa façon de dicter quoi faire aux gens !

D : Mais non, tu sais ce n’est pas comme si tu leur disais quoi faire. Tu leur donnes le choix. Je suis allée chez Marc Jacobs – il est parfois élégant, sophistiqué et féminin, il fait des références aux années 30 ou 40 mais cette fois-ci il a fait revivre le roller disco – c’était si drôle et si mignon. Il avait des chaussures à semelles géantes et un tout petit tutu. 

P : Tu as déjà défilé pour lui ?

D : Non ! J’aurais bien aimé défiler pour Betsy Johnson – elle est drôle et talentueuse – mais les autres…

P : Est-ce que tu accepterais de défiler pour moi ?

D : Peut-être…

P : OUI ! ça y est, tu ne peux plus revenir en arrière !

: Comment est-ce que tu prépares tes défilés ? Raconte-moi.

: J’en monte un par saison. Mes mannequins défilent gratuitement et je travaille jusqu’à 18 heures par jour pour que tout soit nickel. Pour ma dernière collection, je me suis surpassée : je n’ai travaillé qu’à partir de fragments, de formes et de couleurs hybrides. C’était comme un puzzle à reconstruire. J’ai eu l’impression de redevenir une artiste, une vraie, le temps d’une collection.

D : Vraiment, je ne comprends pas. Tu es si douée, tu devrais travailler pour une prestigieuse maison à l’heure qu’il est.

P : J’attends que quelqu’un vienne me chercher ! 

D : Ils devraient… À Londres, dans les rues, les gens sont plus libres et originaux qu’à New York. Du moins, c’est mon impression.

: Tu as raison. La première fois que je me suis rendue à New York, quand j’y repense, c’était en 1978 !!!

D : Ah ! La belle époque !

P : Oui. Sauf que je n’étais pas assez rodée pour aller aux bons endroits. Du coup, j’ai mis un peu de temps à trouver le mythique Studio 54 : tout le monde m’avait juré qu’il était impossible d’y rentrer.

D : Tu es rentrée du premier coup ? Je parie que oui !

P : Je ne peux pas croire qu’on ne te l’ait jamais dit ! Je me suis teinte en blonde avant de m’y rendre et une fois sur place, j’ai vu des tonnes de gens qui galéraient pour entrer à l’intérieur. Et soudain, la foule s’est dispersée, nous laissant la place. J’ai regardé derrière moi pour comprendre ce qu’il se passait, qui venait d’arriver. J’avais un ami dans chaque bras et le mec à l’entrée m’a dit "Très heureux que vous ayez pu venir" et un homme dans la foule, m’a crié "Ouais Debbie !!!"

D : C’est drôle tu vois parce qu’un jour, j’y suis allée et on m’a refusé l’entrée. Le mec m’a pris pour une fausse Debbie !

P : (rires) Tout ça, c’est grâce à toi !

D : (rires) Génial ! C’est cool ! On se ressemble vraiment !!!

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