un pamphlet contre la culture du lol

La nouvelle exposition de l'artiste britannique Rachel Maclean, "Wot You :-) About ?" dénonce avec beaucoup d'humour la culture des emojis et du selfie. Rencontre. 

Tout réussit à Rachel Maclean. Nominée pour les Jarman Award et porte-parole de la jeune-garde artistique Ecossaise à l’occasion de la Biennale de Venise à venir, la jeune femme vient d’ouvrir les portes de son exposition "Wot You :-) About?", dans l’enceinte du prestigieux centre d’art HOME à Manchester. Une version taille réduite de cette exposition était présentée à la Tate, à Londres, plus tôt ce mois-ci. Pourquoi cet engouement ? C’est qu’à travers de nombreux médiums (photographie, impression, vidéo et sculpture depuis peu), Rachel Maclean a fait des réseaux sociaux son cheval de Troie – son œuvre analyse et questionne les effets que les nouvelles technologies ont sur notre identité pour mieux critiquer l’absurdité de notre société contemporaine. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du vernissage de son exposition pour en savoir plus.

contrastes et juxtapositions

J’aime l’idée que mon travail ait quelque chose de séduisant – séduisant, comme on l’entend lorsqu’on parle de la culture pop. On veut posséder cette chose qui se tient en face de nous, la consommer. Du même coup, cette chose provoque en chacun de nous un désir et une répulsion viscérale. Mon œuvre fait état de cette violence, de ces troubles qu’engendrent le jeu de séduction. J’imprime mes séries sur un papier très brillant pour qu’elles aient l’air d’être des publicités. Je suis fascinée par les grosses entreprises comme Google, car l’univers fantasmatique des enfants, celui du marketing et le monde du travail ne font qu’un. Les bureaux Google sont semblables à des jardins d’enfants, un monde de bisounours au premier abord. Le but de ces géants de la technologie est de vendre du rêve mais leurs intentions sont plus sinistres qu’il n’y paraît. J’aime jouer avec cette ambivalence. Le monde et le langage des émojis me passionne aussi. La ‘mignonnance’ la plus insouciante règne en maître dans nos interactions. Le titre de mon exposition est d’ailleurs un clin d’œil à cette tendance – "Wot You :-) About?" – mais le ton est plus piquant et cynique que le smiley veut bien le laisser entendre. On pourrait le traduire par : Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça ?

le pouvoir de la satire

C’est un fait, j’adore les comédies. J’ai grandi devant The Fast Show, Harry Enfield, The League of Gentlemen, Mighty Boosh; des comédies drôles et sombres à la fois. J’ai vécu très longtemps à Edimbourg et j’ai vu des tonnes de films dans les festivals locaux. La comédie expérimentale est un genre dont je m’inspire beaucoup. C’est une manière très actuelle de dénoncer l’absurdité de notre monde moderne. Les maîtres d’hier m’inspirent aussi : William Hogarth, Thomas Rowlandson, les maestros de la caricature pour qui le grotesque était une arme politique au service de la satire sociale.

le devenir avatar

Enfant, je filmais tout ce qui passait à l’aide d’une petite caméra. Mais je me sentais systématiquement frustrée d’échouer à retranscrire les idées folles qui me traversaient la tête. Et puis un jour j’ai découvert le principe de l’incrustation, un procédé d’effets spéciaux formidable. Je l’ai utilisé dans mon travail, avec de plus en plus de technique – toujours plus de costumes, d’accessoires et de maquillage à l’écran. Mon corps est devenu le médium essentiel à mes performances filmées. Cependant, ce n'est pas que je mets en scène. Ce sont des avatars, des rôles que j’endosse. J’aime l’idée qu’ils soient grotesques et dérogent à la règle de la ressemblance. Ce qui m’intéresse, c’est justement l’artifice, la recherche d’une certaine artificialité. Mon exposition questionne la notion contemporaine de narcissisme, interroge la culture du soi, l’ascension de l’individualisme qui en découle. À ce titre, je vois dans le selfie une manière de créer de toutes pièces une version starisée de soi – ce que je fais moi-même à travers mon travail.

l'identité trouble à l'ère digitale

Les émotions et l’intangible sont désormais réduits à de simples datas – il n’y a qu’à voir l’Apple Watch. Avec ces gadgets, on finit par se prendre pour un personnage de jeu vidéo. Chaque personnalité, chaque sensation est quantifiable, évaluable et j’ai ressenti le besoin de questionner cette obsession du soi-sur-la-toile. J’ai l’impression qu’Internet a renforcé les prédominances des genres : les jeunes filles grandissent avec l’obsession d’être parfaites et la nécessité de scruter leurs moindres faits et gestes, au cas où ceux-ci se retrouveraient sur la toile, contre leur gré. Le film que je présente, It’s What’s Inside That Counts, m’a été inspiré de tutos make-up sur la toile. Ils révèlent cette obsession de l’apparence et montrent à quel point tout peut être manipulé. D’un autre côté, la troisième vague féministe nous inculque que la beauté extérieure est illusoire et superficielle. La beauté est un concept curieux et indicible qui divise encore.

le capitalisme et le bouddhisme

La culture bouddhiste engage et célèbre la pleine conscience de soi – un concept que s’est réapproprié, en le dégradant comme à son habitude, le capitalisme et plus particulièrement, l’univers des nouvelles technologies. Sauf qu’aujourd’hui, cette pleine conscience passe essentiellement par le prisme digital. Il y a quelque chose d’assez dénigrant dans le fait de tout ramener à soi, en permanence et de commenter ses propres expériences vécues. De fait, il suffit qu’on partage une expérience négative pour que notre attitude soit perçue et jugée négativement. Cette vision étriquée du monde et de soi par rapport au monde a tout à voir avec l’apolitisation à l’œuvre. Pourtant, la colère sait être une force et elle ne devrait pas être jugée avec autant de mépris.

l'identité numérique

Nom, prénom, date et lieu de naissance, toutes ces informations vous permettent d’exister et de prendre place dans le monde. Sans ça, et si vous êtes un migrant ou un réfugié, sans papiers, donc, votre identité est réduite à néant. Ou plutôt, elle est quantifiée et numérisée en datas. Je voulais discuter de cette problématique qui me semble essentielle à l’heure d’aujourd’hui.

Le Brexit et les frontières

Le Pavilion Écossait de la biennale de Venise en 2017 est installé à Santa Caterina, dans une église. Je suis encore en train de réfléchir à la scénographie que je veux mettre en place mais je pense diffuser un film sur les effets du Brexit. Ces dernières années, j'ai réalisé beaucoup d'oeuvres qui ont pour trait commun de questionner l'identité nationale – d'Ecosse ou d'Angleterre. Il est difficile pour moi, en tant qu'artiste écossaise, de représenter mon pays à Venise sans évoquer ce qu'appartenir ou non à l'Europe veut dire. A l'aune du Brexit et du référendum en Ecosse, les frontières sont désormais partout dans les conversations et sur toutes les lèvres. Oui. Non. Dehors. De manière exponentielle, nos vies sont déterminées par la binarité, et les conséquences qui en découlent sont terrifiantes. Car on en oublie ce qui existe et subsiste entre deux frontières, deux états, deux pensées. 

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dans l'intimité des femmes photographes

La réalisatrice de documentaires Chelsea McMullan a suivi Harley Weir pour capturer son processus créatif : face caméra, elle nous parle de ses inspirations, sa vision de la photographie et des femmes qui l'inspirent. 

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Découvrez la vidéo de la réalisatrice Liza Mandelup, Making Codes, qui revient sur la genèse du projet de l'artiste numérique et directrice créative Lucy Hardcastle : Matière Sacrée. Avec la productrice acclamée Fatima Al Qadiri, l'artiste Chris Lee et une poignée d'artistes numériques à suivre absolument. 

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just a second

Rebecca Lamarche-Vadel est commissaire d’exposition au Palais de Tokyo à Paris. Elle organise des expositions à grande échelle où elle mêle installations, danse, sculpture, photographie et poésie. Pour The Fifth Sense, elle a créé une exposition numérique s’inspirant du pouvoir transformateur du parfum Nº 5 L’EAU de CHANEL

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Dans ce qui était jadis un monde dominé par les hommes, la scène électro de la ville est désormais envahie par les femmes. Et c'est une très bonne nouvelle. 

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Fascinée par le pouvoir de subversion de la pratique taxidermiste, Harriet Horton entend bien renverser les stéréotypes qui collent à cette pratique. 

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